Extrait de la nouvelle
Naufrage en basse-mer
Je me trouvais en haut d’une falaise, debout.
Devant moi, il y avait la mer et le ciel, en proportions presque égales. La mer était basse, on voyait le squelette de la plage très brune, tout en bas, ses grains collés par l’écume qui l’avait abandonnée, qui semblait descendre toujours plus en bas, vers le fond, vers le ventre de l’océan. Je me suis retrouvé debout, sur cette falaise, au détour d’un chemin, ma voiture garée au bord, me demandant pourquoi j’étais venu, happé par une intuition que je devais rester là et que quelque chose se produirait.
J’étais debout et je vacillais un peu, il y avait un vent incroyable, inimaginable, une force grotesque et imposante qui semblait pouvoir déplacer des montagnes, fendre la falaise en deux. A mesure que je respirais dans le vent, qu’il passait dans ma gorge comme un aliment bien mastiqué, ami et connu, je me suis rendu compte que je le respirais et le contrôlais moi, dans ce rêve dans lequel j’étais et qui semblait me contrôler. Il me paraissait que j’étais son maître, la main au-dessus de ses ficelles. Il allait où je voulais, il soufflait de l’intensité que je lui choisissais.
Et puis, après quelque temps resté debout et en attente de quelque chose, guidant le vent de ma pensée, une fois ce vent amadoué et dressé, une fois les ficelles bien en main, j’ai senti comme un million de cerfs volants invisibles accrochés au bout de mes membres.
Je me suis senti tiraillé par tous ces bouts de ficelle et de tissus, bombés contre le vent, arqués pour résister, et mes bras et jambes tirés par tous ces petits objets dans le ciel, au dessus de la falaise, loin sur la mer. Une danse de cerfs volants invisibles, ma peau piquée doucement par eux, dans toutes les directions, comme un massage à l’envers. J’étais bien, heureux, je me sentais comme une partie de ce décor humide et vert, une partie des rochers surplombant la basse mer, une partie du ciel blanc et bleu. J’ai continué de laisser les cerfs volants me tirer doucement, et c’est alors que j’ai commencé à jouer de la mer, comme un instrument à mon écoute.


